LA FONDATION DE LA PAROISSE DES TROIS SAINTS HIÉRARQUES :

les fondements théologiques et spirituels du retour à l’Icône.

La rupture avec le Métropolite Euloge

       Vers la fin des années 20, l’Eglise Russe se trouvait dans une situation particulièrement délicate et difficile.

       « Lorsque mourut le Patriarche Tykhon en Avril 1925, l’Eglise se remettait à peine de plusieurs années de terreur, au cours desquelles des milliers de clercs et de laïcs furent physiquement supprimés. Mais les persécutions physiques ne pouvaient ralentir le rétablissement spirituel de l’Eglise, libérée pour la première fois depuis quatre cents ans de toute obligation séculière et gouvernementale. (…) Malgré le soutien continuel accordé par le régime tant aux Rénovateurs qu’aux sectes, (…) les souffrances endurées par l’Eglise lui valurent le soutien national à un degré jamais égalé.»(28)

       Cependant, « l’Eglise était pratiquement hors la loi. Près de la moitié de ses évêques étaient arrêtés ou déportés ; ceux qui ne l’étaient pas ne pouvaient administrer leur diocèse où les schismes faisaient rage : « l’Eglise vivante », « l’Eglise de la Rénovation », les Joséphiens, les Grégoriens, les « Véritables Chrétiens Orthodoxes » et la « Véritable Eglise Orthodoxe », etc… Le plus dangereux, le Synode de « l’Eglise de la Rénovation », était légalisé et soutenu par le gouvernement auquel il s’efforçait de s’adapter. La légalisation de l’Eglise était la première tâche qui s’imposait au Patriarche ».(29)

       Cette légalisation exigeait que soient « précisés les rapports entre l’Eglise et l’Etat dans les conditions nouvelles. Ceci n’était pas possible tant que les autorités séculières avaient toutes les raisons de voir dans l’Eglise une ennemie : ne s’élevait-elle pas contre l’Etat dès qu’elle le pouvait, c’est-à-dire à l’étranger ? N’avait-elle pas, en plein blocus, en pleine famine, essayé d’empêcher la reconnaissance du gouvernement soviétique par les Etats occidentaux ? Ainsi le clergé et les évêques à l’étranger ne portant eux-mêmes aucune responsabilité pour leur activité politique, faisaient-ils payer cher leur « liberté » à l’Eglise russe.» (30)

       « Le gardien du trône patriarcal après la mort du Patriarche Tikhon, le métropolite Pierre de Kroutitsy, ayant été déporté, l’administration était assurée par son remplaçant, Monseigneur Serge, métropolite de Nijni Novgorod, qui fut également arrêté pendant plusieurs mois. (…) Pour défendre l’Eglise et bien délimiter le domaine ecclésiastique en le séparant du domaine politique, le métropolite Serge, avec le Synode patriarcal (à l’exemple du Patriarche Tikhon) adressèrent au métropolite Euloge un décret daté du 14 Juillet 1927 dont le premier paragraphe demandait aux évêques et aux membres du clergé à l’étranger de lui fournir un engagement écrit, personnel, de ne rien permettre « dans l’activité publique et tout particulièrement dans l’activité ecclésiastique qui puisse être pris pour une expression de déloyauté envers le gouvernement soviétique.»(31)

Mgr EulogeLe métropolite Euloge fit publier ce décret dans le « Tserkowny Vestnik (32)» ainsi qu’un sermon prononcé sur cette question, où il leur « demandait de rester fermement attachés au métropolite Serge et de se garder de le juger : « Vous vous souvenez comment, il y a peu de temps, on jugeait le défunt Patriarche Tikhon (…) ; méfiez vous de juger prématurément le métropolite Serge (…). Il nous est très important, je dirais plus – indispensable, de préserver notre unité avec notre Mère, l’Eglise russe. (…) Ce n’est que dans son sein salutaire que notre vie ecclésiastique peut se développer normalement, ce n’est que dans cette unité que nous trouvons un appui moral irremplaçable dans toutes nos épreuves (…). Si notre chef hiérarchique nous dit que les manifestations politiques du clergé à l’étranger font à l’Eglise Mère un tort incalculable, qu’elle paie pour elles là-bas et souffre, (…) alors certes, par amour pour elle nous devons renoncer à ces manifestations afin de ne pas être pour elle une entrave, surtout en ce moment difficile et responsable où elle commence à s’organiser. (…) Si l’œuvre du Métropolite Serge vient des hommes, elle se détruira ; mais si elle vient de Dieu, (…) ne courrez pas le risque d’avoir combattu contre Dieu ( Actes, 5, 38-39 ). Le Seigneur nous le montrera bientôt ».(33)

       Le futur Archimandrite Serge, alors Kyrill Schevitch, écrivait en Octobre 1929 : « L’arme principale de la lutte contre l’Eglise est de l’accuser d’être déloyale et de participer à la lutte politique contre le pouvoir actuel. Ce point d’accusation pourrait réellement être préjudiciable à l’Eglise, si elle insistait sur son rejet politique du pouvoir, déclarait publiquement qu’elle ne le reconnaissait toujours pas et incitait les fidèles à l’opposition politique. Les bolcheviques pourraient alors détruire plus facilement la vie religieuse et priver le peuple de toute protection pastorale, renforçant ainsi le processus d’éloignement de la foi de ses pères, le poussant vers l’athéisme ou vers les sectes qui, dès le début de la révolution, ont mieux su s’adapter aux nouvelles conditions de vie. (…) Les sages dirigeants de l’Eglise capables de se sacrifier, le Patriarche Tikhon en tête, ont trouvé assez de force spirituelle pour se priver de ce qui leur était cher et habituel. Ils ont eu le courage de renoncer à avoir une position politique et de sortir l’Eglise des eaux troubles des passions idéologiques.

       « Le patriarche Tikhon et ses successeurs qui, malgré les tentations, ont su sauver l’Eglise Orthodoxe de la vie politique et définir une nouvelle position, purement religieuse, ont de ce fait privé les ennemis de l’Eglise de leur arme la plus puissante – la possibilité de combattre l’Eglise en tant qu’organisation politique».(34)

       « Cependant le métropolite Euloge demanda des précisions : que fallait-il entendre par « loyauté » ? Lui-même et son clergé ainsi que ses ouailles, n’étaient pas des citoyens soviétiques; comment pouvait-on exiger d’eux une obéissance aux lois d’un gouvernement qui n’était pas le leur ? « Je m’engage, écrivait-il, à demeurer ferme dans l’attitude déjà établie chez nous, conformément aux préceptes de sa sainteté le Patriarche Tikhon, de non intervention de l’Eglise dans la vie politique, et à ne pas permettre que, dans les églises de mon obédience, l’ambon ecclésiastique soit transformé en tribune politique. » Le métropolite Serge répondit par lettre, en disant que «le terme de loyauté ne pouvait certainement pas signifier une obéissance aux lois soviétiques », que d’ailleurs il n’insistait sur aucune formule de l’engagement demandé. Et lorsque plus tard les membres du clergé, à deux ou trois exceptions près, eurent donné cet engagement, le métropolite Serge consentit, à la demande de monseigneur Euloge, à ce que ces documents ne lui fussent pas envoyés, mais gardés dans ses bureaux. (…) L’attitude du métropolite Euloge était à cette époque, on le voit, [conformément à la position récemment adoptée vis-à-vis du Synode Hors Frontières (35)], canoniquement nette (36)» et semblait faire preuve d’une toujours égale fidélité au Patriarcat de Moscou.

       C’est dans ce contexte que fut prise par les Chrétiens de l’Ouest, en Janvier 1930, « sans consultation des principaux intéressés – l’Eglise Orthodoxe en URSS et les Eglises russes de la diaspora (37)», une initiative, certes pleine de bonnes intentions, mais particulièrement malheureuse. Le pape Pie XI annonça le lancement par le Vatican d’une « croisade de prières » pour les victimes des persécutions. Le monde chrétien tout entier devait s’y associer, « y compris cette partie qui ne se trouve pas soumise à son autorité », entendant par là les Protestants, les Anglicans et les Orthodoxes eux-mêmes.

       « Nous devons prêter une attention particulière à la question de l’aide à l’Eglise russe souffrante, écrivait alors Kyrill Schevitch, commentant ces évènements. Il faut faire preuve à cet endroit d’une très grande prudence afin d’éviter que nos actions ne fournissent des armes supplémentaires aux persécuteurs qui essayent de prouver par tous les moyens que l’Eglise sert des buts politiques et non religieux, qu’elles a noué des liens indestructibles avec l’ancien régime.»(38)

       En février, « devant répondre à ce sujet à une question aussi directe que maladroite de journalistes étrangers, le métropolite Serge déclara entre autre que l’Eglise n’était pas persécutée en URSS ( par la suite le métropolite Euloge devait d’ailleurs qualifier cet acte «d’abnégation héroïque» ) et qu’elle n’avait besoin de l’intervention ni du Pape de Rome ni de l’Archevêque de Cantorbéry. (…) Quatre jours après cet interview, cependant, le métropolite Serge présentait un long mémorandum au chef de la commission religieuse énumérant les griefs de l’Eglise envers l’Etat et demandant l’arrêt de certaines pratiques hostiles ou injustes.»(39) A l’occasion de la diffusion de cet interview, le métropolite Euloge exprima malgré tout une violente indignation.

       L’opinion européenne, tout à fait inconsciente de la complexité et de l’horreur de la situation, pensait aider l’Eglise russe par ses protestations publiques. Aussi toutes sortes de meetings furent-ils organisés dans ce but, d’abord à Paris par les protestants, puis à Londres. Conscient des visées nettement politiques poursuivies parallèlement par ces meetings (40), le métropolite Euloge commença par refuser d’y participer. Mais, sous la pression des Anglicans, il finit par se rendre à Londres et non seulement participa aux réunions mais prononça un discours, ce qui fut largement diffusé par la presse. C’est en effet par les journaux que le métropolite Serge l’apprit. Aussi, en avril 1930, lui adressa-t-il une lettre pour lui demander si tout cela était vrai et si oui, comment le concilier avec l’engagement pris plus tôt.

       A la réception de la réponse du métropolite Euloge, « le métropolite Serge considéra ses justifications concernant les manifestations londoniennes, « pour chacun tant soit peu au courant de la véritable attitude des milieux sociaux anglais envers l’Union Soviétique, comme plutôt naïves et trop inattendues pour être prises au sérieux (41)». Avec son Synode patriarcal, le métropolite Serge, par décret du 11 Juin 1930, relevait le Métropolite Euloge de ses fonctions et confiait à l’archevêque Vladimir (Tikhonitsky) l’administration provisoire des Eglises russes en Europe Occidentale.

       L’archevêque Vladimir refusa et déclara que ni lui ni son clergé n’obéirait à sa décision. Il y eut ensuite une réunion du Conseil diocésain, puis une assemblée diocésaine (42). On prétendait cependant ne pas rompre « le lien canonique spirituel avec l’Eglise orthodoxe pan-russe, notre Mère ». Comme les Karlowciens, et en contradiction avec l’attitude précédente du métropolite Euloge, on considéra comme compatibles l’appartenance à une Eglise locale, la reconnaissance de sa hiérarchie, et la désobéissance à cette même hiérarchie. « Dans nos conditions, expliquait le métropolite Euloge, la parution de ce décret signifie une rupture de fait des relations normales de notre diocèse avec le pouvoir ecclésiastique suprême de Moscou et l’impossibilité de recevoir de celui-ci des manifestations libres de sa volonté (43)». « L’abstention de politique exigée par le métropolite Serge était expliquée comme un acte politique, non pas nécessaire à l’Eglise, mais utile à l’Etat (44)». Les six personnes qui refusèrent d’abandonner l’Eglise Patriarcale étaient cinq membres de la Confrérie dont Vladimir Lossky, Eugraphe et Maxime Kovalevsky ainsi que madame Kallache. Leur motivation pouvait se formuler de cette manière : comment quitter l’Eglise alors qu’elle était sur la Croix (45)?

       « Plus tard, le métropolite Eleuthère de Vilno devait caractériser les dernières années précédant 1930 comme une politisation progressive du diocèse du métropolite Euloge. Ce dernier, d’après lui, ne pouvait se dégager du courant mondain, non ecclésiastique, qui l’entraînait petit à petit sur la voie a-canonique ; personnellement le métropolite « souffrait beaucoup, en luttant dans son âme contre la force de ce courant ; mais spirituellement affaibli, ne trouvant pas en lui-même de forces pour faire face à cette pression, il s’engagea dans la voie du détachement de l’Eglise Mère ». (…) En effet, l’assemblée de Juin 1930 fut marquée par une nette politisation. (…) Dans l’esprit de la majorité des participants, il ne fallait pas craindre la politique : toute manifestation publique était politique, disaient-ils, il ne suffit pas de prier… «Toutes les considérations de caractère ecclésiastique et canonique ne sont, dans la question présente, qu’une forme, une enveloppe extérieure. (…) La politique – c’est la vie de nos jours et on ne peut pas s’en départir (46)».

       Sur ce problème, Kyrill Schevitch écrivait un peu plus tard : « La lutte pour l’avenir de la Russie est sur deux voies : religieuse et politique. Ces voies, quoique contiguës, sont en de nombreux points, totalement différentes. Ce qui dans un cas est l’expression de la force et de l’intensité maximum de la lutte, peut, dans un autre cas, être faiblesse, capitulation et compromission. Les lois de la lutte spirituelle, clairement indiquées dans les Saintes Ecritures (par exemple dans l’épître de Saint Paul aux Ephésiens) et dans les œuvres des Saints Pères, et confirmées par l’expérience séculaire de l’Eglise, sont souvent totalement inapplicables dans le combat politique et inversement. La confusion de ces deux voies a provoqué maintes fois dans l’histoire, des conflits et des incompréhensions tragiques ; ces derniers existent aussi actuellement (47)».

       Mais le métropolite Euloge écrivit au Patriarcat en répétant les mêmes arguments. Le métropolite Serge répondit par le décret du 26 Décembre 1930, confirmant le décret du 10 Juin et déclarant l’Administration diocésaine dissoute. Les six personnes qui avaient malgré tout suivi la voie canonique étaient confiées au métropolite Eleuthère de Vilno.

       Monseigneur Antoine Bloom commente ainsi ces évènements : « L’Eglise a du louvoyer pour survivre mais elle n’a jamais trahi sa vocation. Monseigneur Euloge, lui, a cédé aux pressions de son entourage. Mais il n’a demandé la protection canonique de Constantinople que dans l’idée de reprendre, dès qu’il le pourrait, des relations normales avec l’Eglise Patriarcale. C’est d’ailleurs ce qu’il a fait en 1945, et il est mort, conformément à ses vœux, dans le sein de son Eglise Mère. Dans un entretien privé, il a d’ailleurs dit ceci : « Eux, leur voie est directe ; la nôtre est courbe. Mais nous nous dirigeons vers le même point (48)».


28) Dimitry Pospielovsky, The Russian Church under the Soviet Regime, 1917-1982, Saint Vladimir Seminary Press, 1984, volume I, p.99-112.

29) Notes et matériaux sur l'histoire de l'Eglise russe en Europe Occidentale, Paris, Exarchat du Patriarche Russe en Europe Occidentale, 1972, p.4.

30) Notes et matériaux, p.4.

31) Notes et matériaux, annexe n°7, p. 44.

32) N°3, 1927, p. 6-8.

33) Sur le succès pastoral de Monseigneur Serge et les résultats obtenus pour le peuple croyant, voir en particulier Kyrill Schevitch, " Russie, être ou ne pas être ", dans Opovestchenie, n° 7-8, Octobre 1929, ainsi que, du même, " L'échec des offensives contre la religion ", dans Mladoros 1930, n°4, qui donnent une grande quantité de documents d'origine hostile, les seuls dont on pouvait disposer à l'étranger, et de témoignages (traduction Tatiana Krijivoblotzky).

34) Cf. " Russie, être ou ne pas être ", p.2 de la traduction.

35) Notes et matériaux, p.1 à 8.

36) Ibid., p.9-10.

37) E. Behr-Sigel, op.cit, p. 206-207.

38) Mladoros, 1930, n°3 (traduction T.Krijivoblotzky).

39) Tserkovny Vestnik n°10, 1930, p.8.

40) Sur ces enjeux de politique intérieure britannique, voir Notes et matériaux, p.11.

41) Tserkovny Vestnik, n°3, 1931, p.10.

42) Sur les documents issus de ces réunions, qui eurent lieu en Juin 1930 - et non en Juin 1931, comme l'affirme E.Behr-Sigel, p. 209 de son ouvrage déjà cité, - voir Notes et matériaux, p. 13 et les annexes jointes.

43) Tserkovny Vestnik, n°10, 1930, p. 13, cité d'après Notes et matériaux, p.13.

44) Notes et matériaux, p. 6.

45) Nous tenons cette affirmation de la bouche même des protagonistes.

46) Voir Notes et matériaux, p. 13-14, où est citée une " Lettre ouverte ", publiée dans le Tserkovny Vestnik, n°11, 1930, p.9 et 11.

47) Mladoros, n°7, Avril 1931, (traduction T.Krjivoblotzky).

48) Entretien inédit, Mai 2000

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